Les Estampes Hàng Trống : Le Sommet de l'Art Populaire de Hanoi
Share
Dans le panorama de l'art populaire vietnamien, les estampes Hàng Trống occupent une place à part. Moins populaires que Đông Hồ — dont la robustesse paysanne a conquis le monde —, elles sont pourtant unanimement considérées par les chercheurs et les collectionneurs comme le sommet technique de l'estampe populaire vietnamienne. Nées dans les ruelles du vieux Hanoi, destinées à une clientèle urbaine et cultivée, elles allient la précision de la gravure sur bois à la liberté de la peinture au pinceau, produisant des œuvres d'une sophistication et d'une profondeur spirituelle sans équivalent dans le reste du répertoire populaire vietnamien.
Aujourd'hui, un seul artisan perpétue cette tradition dans les conditions originales : Lê Đình Nghiên, plus de 80 ans, qui travaille dans sa maison du 22 rue Cửa Đông, quartier Hoàn Kiếm, Hanoi. Avec son fils Lê Hoàn, ils sont les derniers gardiens d'une flamme qui brûle depuis plus de quatre siècles. Comprendre les estampes Hàng Trống, c'est comprendre ce que l'art populaire peut atteindre lorsqu'il se nourrit de la sophistication urbaine, de la philosophie confucéenne et de la dévotion religieuse.
La rue des tambours : naissance d'une tradition
Le nom « Hàng Trống » — littéralement « rue des Tambours » — désigne l'une des 36 rues du vieux quartier marchand de Hanoi, l'ancienne capitale impériale de Thăng Long. Cette rue, aujourd'hui encore au cœur du quartier historique de Hoàn Kiếm, était jadis le centre névralgique de la production d'objets rituels et décoratifs de haute qualité : tambours, éventails, parasols cérémoniels, drapeaux, et bien sûr, estampes.
Les estampes Hàng Trống sont nées au Vietnam vers le XVIe siècle, fruit d'une rencontre entre les esthétiques bouddhiste et confucéenne. Elles s'adressaient à une clientèle radicalement différente de celle de Đông Hồ : non pas les paysans du delta du fleuve Rouge, mais les marchands prospères, les lettrés, les fonctionnaires et les aristocrates de la capitale impériale. Les habitants de Hanoi avaient un sens esthétique raffiné, ce qui explique les nombreuses caractéristiques distinctives des estampes Hàng Trống.
L'âge d'or de cette tradition se situe à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. À cette époque, les estampes Hàng Trống étaient vendues dans toute la zone de Hàng Bồ, Hàng Nón et Hàng Trống. La rue des Tambours était alors une véritable ruche artistique, où des dizaines d'ateliers produisaient des centaines de modèles différents, des plus simples estampes de vœux aux grandes compositions votives dépassant le mètre cinquante de hauteur.
Cette période faste a pris fin progressivement au XXe siècle, la tradition déclinant surtout après la fin de la guerre contre les États-Unis, quand presque tous les ateliers ont cessé leur activité. Beaucoup d'artisans ont même brûlé leurs planches gravées et leurs outils, victimes d'un changement des goûts des Hanoïens d'un côté, et de l'impossibilité économique de vivre du métier de l'autre.
L'art de la cour populaire : ce qui rend Hàng Trống unique
Pour comprendre les estampes Hàng Trống, il faut d'abord mesurer l'écart qui les sépare des autres traditions populaires vietnamiennes. Cet écart est considérable — non pas en termes de valeur ou de signification, mais de conception artistique et de public visé.
Une technique hybride : entre gravure et peinture
Les estampes Hàng Trống utilisent une technique mi-impression, mi-peinture : seuls les contours sont imprimés à partir d'une planche gravée, les couleurs étant ajoutées entièrement à la main au pinceau, selon la technique du vờn màu (modelé de la couleur).
Ce procédé se déroule en plusieurs étapes rigoureuses. La première étape est l'impression. L'artisan utilise un rouleau pour répartir uniformément l'encre sur la planche gravée. Il place ensuite une feuille de papier par-dessus, puis frotte avec une éponge de luffa enduite de cire pour faire ressortir les traits gravés de façon nette. La planche est ensuite mise à sécher pour préparer l'étape suivante.
La deuxième étape est le bồi tranh (doublage du papier), une phase décisive qui conditionne à la fois la beauté et la durabilité de l'œuvre. À l'aide de deux brosses en pin au poil ni trop souple ni trop dur, l'artisan applique une colle de farine de riz gluant ou de farine de blé sur le dos de l'estampe, puis colle successivement trois à cinq couches de papier dó divisé en deux pour rigidifier l'ensemble. L'estampe est ensuite décollée et séchée à plat sur un mur ou une planche de bois.
Vient enfin l'étape reine — celle qui donne aux estampes Hàng Trống toute leur singularité. La technique du vờn màu (ou cản màu, modelé de la couleur) est le cœur de l'art Hàng Trống. L'artisan utilise un large pinceau souple dont une moitié est chargée de couleur et l'autre plongée dans l'eau pure. Dès que le pinceau touche le papier, il produit simultanément deux intensités : sombre là où la couleur est concentrée, claire là où l'eau domine. En faisant glisser le pinceau le long des contours gravés, l'artisan crée un dégradé naturel qui confère aux formes une impression de volume et de profondeur — une tridimensionnalité que les estampes à aplats de Đông Hồ ou Kim Hoàng ne peuvent pas atteindre.
En complément du vờn màu, les artisans utilisent également la technique du nét phin (tracé au trait fin, ou công bút) pour accentuer certains détails expressifs. Ce geste exige une précision absolue — le trait doit être posé d'un seul mouvement, sans hésitation ni tremblement.
Certaines compositions particulièrement élaborées nécessitent jusqu'à quatre jours de travail pour être achevées. Quelques modèles exceptionnels commandés sur mesure sont réalisés entièrement à la main, sans impression préalable — de véritables peintures populaires, à nulle autre pareille.
Le papier : grand format et souplesse
Contrairement aux estampes Đông Hồ sur leur papier dó nacré (điệp) et aux estampes Kim Hoàng sur leur papier rouge, les estampes Hàng Trống utilisent du papier dó de grand format, lisse et sans enduit — ou parfois du papier xuyến chỉ (papier de soie fine) pour les pièces les plus élaborées. Ce choix n'est pas une limite mais une condition : la fluidité du vờn màu demande un papier qui absorbe l'humidité avec régularité, sans résistance.
Les planches gravées pour les estampes Hàng Trống sont souvent de très grand format : les hauteurs peuvent dépasser 1,45 mètre pour des largeurs de 0,45 mètre et plus. Ces dimensions correspondent aux vastes intérieurs des maisons de la bourgeoisie hanoïenne, où les estampes étaient accrochées dans des cadres laqués ou sur des rouleaux verticaux, à la manière des peintures de lettrés.
La palette : lam et rose pivoine
Les deux couleurs emblématiques et distinctives des estampes Hàng Trống sont le bleu ciel (lam) et le rose pivoine (hồng điều). Ces teintes, obtenues à partir de pigments synthétiques phẩm apparus progressivement pour satisfaire le goût urbain de la clientèle, donnent aux estampes Hàng Trống leur atmosphère particulière — à la fois lumineuse et enveloppante. Elles s'allient à d'autres couleurs vives — rouge, orange, jaune, vert — toutes gouvernées par les contours noirs obtenus à partir de cendres de feuilles de bambou longuement compostées.
Les couleurs doivent respecter un principe fondamental : l'équilibre entre les tons chauds et les tons froids, selon la philosophie de l'harmonie yin-yang. Ce n'est pas une question d'esthétique pure — c'est une exigence cosmologique inscrite dans la conception même des œuvres.
Les thèmes : entre ciel et terre, entre dieux et humains
Le répertoire des estampes Hàng Trống est dominé à environ 80% par des thèmes votifs et sacrés — une proportion qui reflète la fonction première de ces œuvres dans la vie sociale et religieuse de Hanoi.
Les estampes votives : gardiens et divinités
La grande majorité des estampes Hàng Trống servait aux pratiques dévotionnelles des temples et des pagodes taoïstes, en particulier au culte de la Mère (Đạo Mẫu). On y trouve des représentations de Mẫu Liễu Hạnh (la Mère Céleste, vénérée à Nam Định), de Bà Chúa Thượng Ngàn (la Déesse de la Montagne), de Mẫu Thoải (la Déesse des Eaux), des différents Seigneurs (Ông Hoàng) montés sur des carpes, des chevaux ou des serpents, de la Princesse de la Troisième Enceinte, et bien sûr du célèbre Ngũ Hổ — les Cinq Tigres.
Le Ngũ Hổ (Cinq Tigres) est l'une des compositions les plus emblématiques et les plus techniquement abouties du répertoire Hàng Trống. Les cinq tigres aux couleurs distinctes — noir, vert, rouge, blanc et jaune — représentent les cinq directions cosmiques et les cinq éléments. Le tigre jaune trône au centre en position de majesté. Les couleurs, les postures et les attributs de chaque tigre expriment le symbolisme de la philosophie des Cinq Éléments (ngũ hành). Dans la version Hàng Trống, le vờn màu transforme ces créatures en silhouettes tridimensionnelles d'une présence saisissante — loin des aplats décoratifs des autres traditions.
Les estampes de Đức Thánh Trần (le Général Trần Hưng Đạo, héros national déifié, 1228-1300) et de Quan Âm (la déesse de la compassion, équivalent vietnamien de Guanyin) complètent ce panthéon avec des compositions d'une richesse et d'une précision détaillée remarquables — robes aux innombrables plis, bijoux finement gravés, auréoles rayonnantes.
La Carpe et la Lune, chef-d'œuvre de l'ambiguïté
La Lý Ngư Vọng Nguyệt (Carpe contemplant la Lune) existe dans les deux traditions Đông Hồ et Hàng Trống — et leur comparaison est le meilleur moyen de comprendre ce qui distingue les deux styles.
Dans la version Hàng Trống, le corps de la carpe dessine un « S » souple et musclé entre deux lunes : la lune réelle dans le ciel, et son reflet dans l'eau. Cette dualité — réel et reflet, visible et caché — évoque l'ambiguïté du cercle yin-yang taoïste. Le vờn màu donne aux écailles une texture quasi-tactile, et le bleu-vert de l'eau environnante fond imperceptiblement dans le blanc du papier, créant une impression de profondeur aquatique impossible à reproduire en aplats. C'est la même symbolique que dans la version Đông Hồ — la carpe ambitieuse qui aspire aux hauteurs — mais exprimée avec une subtilité picturale d'un tout autre ordre.
Les estampes de fête : Tứ Bình et Tố Nữ
Les Tứ Bình (Quatre Saisons) et les Tố Nữ (Élégantes) constituent les œuvres les plus prisées du répertoire festif de Hàng Trống.
Les Tứ Bình représentent les quatre saisons à travers leurs plantes et arbres symboliques — pin, chrysanthème, bambou et prunier selon la tradition confucéenne, ou pivoine, lotus, chrysanthème et prunier selon une autre version. Ces compositions influencées par l'esthétique confucéenne reflètent non seulement dans leurs thèmes — les «Quatre Nobles» de la peinture lettrée — mais aussi dans la technique du vờn màu au pinceau, qui évoque directement la peinture au lavis de l'art classique asiatique.
Les Tố Nữ représentent des jeunes femmes élégantes, vêtues de longues robes (áo dài), jouant d'instruments traditionnels ou tenant des attributs symboliques. Leur beauté repose sur une série de détails exquis : les sourcils en arc de feuille de saule, les coins des yeux fuyant en courbes de feuille de bétel, les mains en bourgeons de bambou — toute la grâce délicate de la femme hanoïenne idéalisée. Ces figures, présentées souvent en série de quatre (correspondant aux quatre arts féminins traditionnels), étaient accrochées dans les salons des maisons bourgeoises comme expression de la beauté cultivée et de la bonne éducation.
Les thèmes profanes : chroniques d'une ville
À côté des thèmes votifs et festifs, les estampes Hàng Trống ont développé un corpus de scènes de vie urbaine qui n'a pas d'équivalent dans les autres traditions. Ces thèmes de scènes de vie sociale célèbrent les belles mœurs et traditions nationales — danses du dragon, danses du lion — mais aussi, fait unique, des scènes de la vie de Hanoi pendant la période française : revues militaires, foires de style occidental.
Cette capacité à intégrer le contemporain — même étranger — dans une forme artistique traditionnelle témoigne de la vitalité et de l'adaptabilité de la tradition Hàng Trống. Ce sont ces mêmes qualités qui, sous la colonisation française, ont conduit les autorités à ordonner aux artisans d'imprimer sur leurs estampes le slogan « Pháp-Việt đề huề » (Union franco-vietnamienne) — preuve que ces images avaient un vrai pouvoir de communication de masse.
Lê Đình Nghiên : le dernier gardien
L'artisan Lê Đình Nghiên habite au 22A rue Cửa Đông, dans le quartier Hoàn Kiếm de Hanoi. Il est la troisième génération d'une famille originaire du village de Bình Vọng (district de Thường Tín) qui s'est installée dans la rue Hàng Trống pour exercer la profession d'estampeur. Son grand-père Lê Xuân Quế pratiquait l'art des estampes, son père Lê Đình Liệu a pris la succession, et parmi les sept enfants de ce dernier, seul Lê Đình Nghiên a perpétué le métier.
En 1972, le Musée des Beaux-Arts du Vietnam l'a recruté avec une seule mission : restaurer les estampes Hàng Trống conservées dans les collections du musée. Depuis lors, Lê Đình Nghiên n'a pas seulement maintenu la tradition — il l'a élargie, créant de nouveaux modèles tout en restant fidèle à l'esprit et aux techniques des anciens.
La famille Lê Đình Nghiên conserve encore une cinquantaine de planches gravées anciennes de la tradition Hàng Trống — un trésor inestimable qui constitue le dernier lien physique avec le grand âge de cet art. Ces planches, protégées avec soin, sont le point de départ de chaque nouvelle production.
Le travail de restauration et de création de Lê Đình Nghiên se déroule désormais toute l'année — alors que ses ancêtres ne produisaient qu'à l'approche du Têt. Les amateurs, collectionneurs et chercheurs qui font le pèlerinage de sa maison dans la ruell e du vieux Hanoi y trouvent des estampes d'une qualité inchangée depuis des siècles, réalisées selon des techniques que lui seul, à Hanoi, maîtrise encore dans leur intégralité.
Son fils Lê Hoàn a pris le chemin de la transmission. Leur collaboration — décrite dans le livre de référence sur les estampes Hàng Trống — illustre comment ce patrimoine cherche à assurer sa propre continuité, une génération à la fois.

Hàng Trống dans le monde contemporain
Loin de rester figées dans le passé, les estampes Hàng Trống connaissent un renouveau d'intérêt dans les milieux artistiques et design contemporains. En 2018, la designer Trịnh Thu Trang a publié « Họa sắc Việt từ tranh Hàng Trống » (Couleurs vietnamiennes à partir des estampes Hàng Trống), le premier projet au Vietnam à analyser systématiquement les palettes chromatiques et les motifs ornementaux de cette tradition pour les transposer dans le design contemporain — codes couleur numérisés, fichiers vectoriels, guides de combinaison — afin de mettre ces ressources visuelles à la disposition des artistes et des designers.
Des expositions régulières au Centre d'échanges culturels du vieux quartier de Hanoi ont présenté les œuvres de Lê Đình Nghiên à un nouveau public, confirmant que des motifs comme Lý Ngư Vọng Nguyệt, Tứ Bình, Ngũ Hổ et Tố Nữ continuent de captiver les regards comme il y a deux siècles.
Dans le domaine de la décoration intérieure contemporaine, les estampes Hàng Trống occupent une position particulière. Leur palette de bleus et de roses délicats, leurs compositions verticales élancées, leur raffinement de trait les rendent compatibles avec des intérieurs résolument modernes — beaucoup plus encore que les compositions plus colorées et plus massives de Đông Hồ. Encadrées dans des baguettes fines et sobres, elles créent des points focaux d'une élégance sereine.
Hàng Trống, Đông Hồ, Kim Hoàng : l'art de choisir
Trois traditions, trois caractères, trois façons d'habiter un mur. Si Đông Hồ est la franche et robuste estampe du monde rural, et si Kim Hoàng est le pont entre les deux — populaire et cultivé, rouge et expressif —, Hàng Trống est l'art de la cité lettrée : sophistiqué, spirituel, chaque exemplaire unique grâce au travail du pinceau.
Choisir une estampe Hàng Trống, c'est choisir la profondeur sur la vitalité, la nuance sur l'éclat, la contemplation sur la célébration. C'est aussi faire le choix le plus rare : ces œuvres, produites par une seule famille à Hanoi, sont par définition en quantité limitée.
Chez Viet Art (vietart.eu), nous proposons une sélection d'estampes Hàng Trống — des originaux réalisés dans l'atelier de Lê Đình Nghiên et de son fils, ou des reproductions de haute qualité fidèles aux originaux — accompagnées de leur fiche de présentation complète. Si vous recherchez l'estampe populaire vietnamienne la plus proche d'une œuvre d'art individuelle au sens occidental du terme, la réponse est ici.
Conclusion : l'art qui pense
Il existe une phrase qui revient souvent chez les amateurs de Hàng Trống : « Au premier regard, on est frappé par l'éclat riche des couleurs ; mais en regardant de près, on découvre dans cette splendeur les traits minutieux de la gravure, les dégradés subtils du pinceau, quelque chose de grave et de profond, comme dans une ancienne peinture à l'encre de Chine. C'est peut-être cela, la beauté particulière de l'art de la cité impériale : sous la surface du faste, une pensée qui se tait et qui pénètre. »
Dans un marché de l'art souvent bruyant, les estampes Hàng Trống choisissent le silence. C'est peut-être pour cela qu'elles durent.
Explorez notre collection sur vietart.eu et laissez entrer l'élégance intemporelle de Hanoi dans votre espace.