Les Estampes Kim Hoàng : La Renaissance de « l'Art Rouge » du Vietnam
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Il existe des histoires d'art qui ressemblent à des miracles. Celle des estampes Kim Hoàng en est une. Pendant soixante-dix ans, cette tradition artistique née dans un village à l'ouest de Hanoi a été considérée comme définitivement perdue — emportée par les crues, effacée par les guerres, oubliée par le temps. Et puis, en 2016, une femme a décidé de la ressusciter. Aujourd'hui, les estampes Kim Hoàng — reconnaissables entre mille à leurs fonds rouges éclatants — font leur retour dans les galeries, les maisons et les collections du monde entier.
Pour comprendre pourquoi cette renaissance est un événement culturel majeur, il faut remonter aux origines de cette tradition singulière, comprendre ce qui la distingue de ses sœurs Đông Hồ et Hàng Trống, et mesurer l'ampleur du travail accompli pour la sauver de l'oubli.
Un village à la croisée des chemins
Le village de Kim Hoàng se trouve dans la commune de Vân Canh, district de Hoài Đức, aujourd'hui intégrée à la ville de Hanoi. Sa position géographique a façonné son identité artistique : situé à la porte ouest de l'ancienne capitale impériale de Thăng Long, il était à la jonction entre deux mondes. D'un côté, la campagne du pays de Xứ Đoài, rurale, chaleureuse, attachée aux traditions paysannes. De l'autre, l'effervescence culturelle et commerciale de la ville, avec ses lettrés, ses marchands et ses influences venues de tout l'empire.
Selon l'Encyclopédie nationale du Vietnam, le nom même de Kim Hoàng est la contraction de deux anciens villages — Kim Bảng et Hoàng Bảng — qui se sont réunis autour d'une même pagode, la Đại Bi tự. C'est de cette double identité — rurale et cultivée, populaire et lettrée — que naît le style particulier des estampes Kim Hoàng : plus sophistiquées que Đông Hồ, plus spontanées que Hàng Trống.
D'après la chercheuse Nguyễn Thị Thu Hòa, les estampes Kim Hoàng se sont développées à partir de la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle. La tradition populaire attribue leur fondation à la famille Nguyễn Sĩ, venue de la province de Thanh Hoá s'installer à Thăng Long au début du XVIIIᵉ siècle. Les estampes Kim Hoàng ont connu leur apogée aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, avant de s'éteindre au milieu du XXᵉ siècle.
L'âge d'or : quand Kim Hoàng rivalisait avec Đông Hồ et Hàng Trống
Pendant tout le XVIIIᵉ et le XIXᵉ siècle, les estampes populaires Kim Hoàng ont connu une vie propre intense et vigoureuse. Les images représentées décrivaient la vie simple et familière des habitants du delta du fleuve Rouge.
À cette époque, Kim Hoàng formait avec Đông Hồ (province de Bắc Ninh) et Hàng Trống (Hanoi) le triumvirat des grandes traditions d'estampes populaires du Nord-Vietnam. Chacune avait son marché, son style, son public. Kim Hoàng approvisionnait principalement les marchés des districts environnants — Mỗ, La, Canh, Cót — et les foires de la région lors des semaines précédant le Têt.
L'organisation de la production était collective et structurée : les artisans de Kim Hoàng ne travaillaient pas isolément, famille par famille, comme dans les autres villages d'estampes, mais se regroupaient en une guilde (phường nghề) avec son chef, ses règles et ses rites. Les planches de bois gravées étaient la propriété commune de la guilde, distribuées aux familles le jour de la commémoration du fondateur (15ᵉ jour du 11ᵉ mois lunaire) et restituées après le Têt.
La production n'était pas une activité permanente, mais se concentrait sur le mois précédant le Nouvel An lunaire. À partir du 15ᵉ jour du dernier mois, après la cérémonie du maître fondateur, les familles se dispersaient dans les marchés ruraux pour vendre leurs estampes, le plus intensément dans les jours précédant le Têt.
La catastrophe de 1915 : quand les eaux ont tout emporté
En 1915, un bienfait événement historique change définitivement le destin de cette tradition artistique : une inondation catastrophique provoque la rupture de la digue de Liên Mạc et emporte la grande majorité des planches de bois gravées — le bien le plus précieux, le « cœur » de l'artisanat villageois.
Sans planches gravées, pas de production. Sans production, pas de revenus. Et dans le contexte des bouleversements sociaux et politiques du XXᵉ siècle — colonisation française, révolution, guerres successives — personne n'avait les ressources ni la tranquillité nécessaires pour reconstituer ce patrimoine perdu de longue haleine.
La tradition Kim Hoàng a failli disparaître totalement. Selon la chercheuse Nguyễn Thị Thu Hòa, la dernière apparition documentée des estampes Kim Hoàng remonte au Têt de 1947. Après cette date : soixante-dix ans de silence.
Au moment du début du projet de renaissance, seuls quelques modèles subsistaient : les estampes du coq (gà) et du cochon (lợn) conservées au Musée des beaux-arts du Vietnam — et même ceux-ci étaient des versions restaurées, dont on ne savait plus si elles correspondaient fidèlement aux originaux.
« L'Art Rouge » : ce qui rend Kim Hoàng unique
Avant de raconter la renaissance, il faut comprendre pourquoi les estampes Kim Hoàng méritent d'être sauvées — ce qui les distingue radicalement de toutes les autres traditions d'estampes populaires vietnamiennes.
Le fond rouge : une signature visuelle incomparable
La caractéristique la plus immédiatement frappante est leur fond coloré intense. Les estampes Kim Hoàng sont imprimées sur du papier rouge (giấy hồng điều) ou du papier jaune doré (giấy tàu vàng) — raison pour laquelle elles sont aussi appelées « tranh đỏ » (estampes rouges), par opposition aux « tranh trắng » (estampes blanches) de Đông Hồ.
La fabrication de ce fond rouge est elle-même un art : le papier dó est divisé en deux couches fines, puis enduit au pinceau de pin d'une solution composée de colorants rouges (phẩm điều), de pigments floraux (phẩm hoa hiên), mélangés à de la colle de farine de riz et de l'alun pour résister à l'humidité. Après application, le papier est séché à plat pour conserver sa souplesse et sa planéité.
Ce fond rouge n'est pas qu'un choix esthétique. Dans la symbolique vietnamienne, le rouge est la couleur de la chance, de la fête et de la bénédiction. Accrocher une estampe rouge à l'entrée d'une maison au Têt, c'est ouvrir la porte au bonheur et fermer celle aux mauvais esprits.
Une technique hybride entre Đông Hồ et Hàng Trống
Si Đông Hồ utilise exclusivement des planches gravées (une par couleur, impression face contre le papier) et si Hàng Trống n'imprime que le trait noir avant d'ajouter les couleurs au pinceau, Kim Hoàng combine les deux approches dans un processus en deux temps.
Première étape : le in nhá (impression fantôme). L'artisan place le papier sur la planche gravée (technique de l'impression à plat, comme Hàng Trống, contrairement à la technique face contre le papier de Đông Hồ) et exerce une légère pression pour obtenir un tracé pâle et à peine visible. Sur ce réseau de lignes fantômes, l'artisan peint librement les couleurs au pinceau — une étape de pure création individuelle où chaque artisan exprime son interprétation personnelle du modèle.
Deuxième étape : le in đồ (impression finale). Le papier coloré est replacé sur la planche et imprimé une seconde fois, plus fermement, l'artisan frottant le dos du papier avec une éponge de luffa séchée pour faire ressortir les contours noirs avec netteté. Le résultat est une image à la fois gravée et peinte, mécanique et personnelle.
Cette technique — dite « mi-impression, mi-peinture » (bán in bán vẽ) — est la clé de l'identité Kim Hoàng : plus artisanale que Đông Hồ (où l'impression mécanise davantage le processus), mais plus directe et plus populaire que Hàng Trống (dont la peinture au pinceau peut atteindre une sophistication proche de l'art savant).
Les pigments : une palette naturelle vibrante
Les couleurs utilisées dans les estampes Kim Hoàng proviennent toutes de sources naturelles, liées par de la colle de peau de buffle — différente de la colle de riz gluant utilisée à Đông Hồ. Le blanc vient du plâtre ou de la craie finement broyés dissous dans l'eau ; le bleu indigo est un mélange d'encre de Chine et d'eau d'indigotier ; le rouge vient du cinabre (son) ; le noir des cendres de paille de riz ; le vert de la patine de cuivre (gỉ đồng) ; et le jaune du jus du fruit du gardénia jasminoïde (dành dành).
Ces gammes chromatiques caractéristiques — rouge brique, rouge vermillon, rouge pivoine, jaune canari — confèrent aux estampes Kim Hoàng une luminosité et une vitalité que les autres traditions d'estampes ne possèdent pas au même degré. Sur fond rouge, les figures semblent littéralement rayonner.
La poésie dans l'image : un art des lettrés
Une autre distinction capitale : Kim Hoàng intègre de manière délibérée la calligraphie et la poésie dans la composition. Les inscriptions ne se limitent pas au titre de l'œuvre — elles prennent la forme de poèmes complets en caractères Hán, écrits en style cursif dans l'angle gauche de l'image.
Ces vers ne sont pas de simples légendes explicatives. Ils constituent une couche supplémentaire de sens, permettant à l'œuvre d'être appréciée à deux niveaux : visuellement par tous, et littérairement par les lettrés capables de lire les caractères classiques. Kim Hoàng satisfait ainsi simultanément « ceux qui savent lire et ceux qui ne savent pas lire », comme le formule l'encyclopédie nationale.
À titre d'exemple, les estampes de coq de Kim Hoàng ne sont pas des images isolées mais des paires en regard, chaque buste portant un poème de quatre vers en sept caractères (thất ngôn tứ tuyệt) décrivant les cinq vertus confucéennes du coq : lettres (văn), force (võ), bravoure (dũng), bienveillance (nhân) et loyauté (tín).
2016 : la grande résurrection
C'est en 2016 que la chercheuse Nguyễn Thị Thu Hòa, directrice du Musée de la Céramique de Hanoi, lance de ses propres deniers le projet « Khôi phục tranh dân gian Kim Hoàng » (Restauration des estampes populaires Kim Hoàng), rassemblant artisans, collectionneurs, peintres, chercheurs en histoire de l'art et photographes.
Le chantier était colossal. Les techniques de fabrication n'avaient presque plus de témoins vivants. Les quelques informations disponibles — les planches sont gravées sur bois, les contours noirs sont imprimés, les couleurs ajoutées à la main, les pigments sont d'origine naturelle — étaient terriblement lacunaires.
Pour reconstituer les modèles perdus, l'équipe s'est appuyée sur les rares originaux conservés au Musée des beaux-arts du Vietnam, et surtout sur l'ouvrage Imagerie Populaire Vietnamienne publié en 1960 par le chercheur français Maurice Durand pour l'École française d'Extrême-Orient. Dans cet ouvrage, Durand avait reproduit et catalogué des centaines d'estampes sans toujours distinguer leur provenance — mais grâce à leur palette chromatique et leur style, l'équipe a pu identifier environ cent modèles Kim Hoàng.
La reconstitution de la technique de gravure elle-même a été un défi particulier. Choisir le bon bois — le bois thị (Diospyros lotus), mou, souple, résistant, non sujet aux fissures — n'était que la première étape. L'artisan doit ensuite utiliser jusqu'à quarante types de ciseaux différents pour graver chaque planche. Pour une seule planche de coq (Thần Kê), le travail peut prendre jusqu'à six jours.
Après de nombreux essais et ajustements, le groupe a mis au point la formule technique exacte pour reconstituer le fond rouge caractéristique, retrouvé les bons dosages de pigments naturels et reconstitué le processus d'impression en deux temps (in nhá puis in đồ). À ce jour, le projet a permis de restaurer 33 modèles en gravure sur bois, 19 modèles peints à la main, et d'en créer de nouveaux.
Un seul artisan natif de Kim Hoàng perpétue aujourd'hui la tradition dans le village lui-même : Đào Đình Trung, né en 1980. Son travail, conjugué à celui des artisans formés dans le cadre du projet, représente le fil ténu mais réel qui relie le Kim Hoàng du XXIᵉ siècle à celui du XVIIIᵉ.

Les thèmes : entre piété, espoir et humour
Le répertoire reconstitué des estampes Kim Hoàng couvre les mêmes grandes catégories que les autres traditions populaires, mais avec une coloration propre.
Les animaux symboliques occupent une place centrale. Le coq (Thần Kê, coq divin) et le cochon de prospérité (lợn Kim Hoàng) sont les deux motifs les plus emblématiques. Le cochon Kim Hoàng est particulièrement frappant artistiquement : le corps en aplat noir, les détails en blanc éclatant qui ressortent sur le fond rouge, avec des touches de blanc rosé là où la couleur est plus légère — un effet de spontanéité et de vitalité que seul le travail à la main peut produire.
Les estampes votives (divinités tutélaires, créatures protectrices comme le nghê — lion vietnamien — ou le dragon) avaient une fonction apotropaïque forte : accrochées à l'entrée des maisons, elles chassaient les mauvais esprits. Certaines compositions représentent les quatre généraux gardiens des points cardinaux, incarnations des animaux du zodiaque — dragon, serpent, chèvre, rat — symboles de protection et d'exorcisme.
Les estampes narratives s'inspirent de contes classiques chinois et vietnamiens, souvent accompagnées d'inscriptions en couplets parallèles. On y trouve des références à l'histoire des Trois Royaumes (Tam Quốc), aux figures de la piété filiale confucéenne, et aux récits de sagesse populaire.
Les scènes de vie quotidienne — labours, fêtes de printemps, jeux d'enfants — complètent le panorama avec la chaleur et l'humour caractéristiques de l'art populaire vietnamien.
Kim Hoàng aujourd'hui : entre collection et quotidien
La renaissance de Kim Hoàng n'est pas qu'une affaire de musée et de chercheurs. Des artistes contemporains comme le peintre Trần Quốc Đức (né dans les années 1990) se sont emparés de cette tradition pour la renouveler, intégrant les techniques ancestrales dans une sensibilité artistique d'aujourd'hui : lignes plus fluides, compositions plus équilibrées, palette légèrement réinterprétée — tout en préservant l'esprit et la profondeur symbolique des originaux.
Les estampes Kim Hoàng s'intègrent avec une facilité remarquable dans les intérieurs contemporains. Leur fond rouge intense crée un point focal immédiat sur un mur blanc — une présence visuelle que les estampes sur fond nacré de Đông Hồ n'ont pas au même degré. Dans un intérieur épuré ou minimaliste, une estampe Kim Hoàng encadrée simplement devient une déclaration artistique forte, à la fois ancienne et résolument actuelle.
Chez Viet Art (vietart.eu), nous proposons une sélection d'estampes Kim Hoàng issues du projet de renaissance — des pièces qui unissent l'authenticité de la technique traditionnelle à la vitalité d'un art qui a choisi de survivre. Chaque pièce est accompagnée d'une fiche explicative détaillant son titre, sa symbolique et son histoire.
Kim Hoàng, Đông Hồ, Hàng Trống : trois sœurs, trois caractères
Pour résumer les différences entre les trois grandes traditions :
Đông Hồ est l'estampe du monde rural — robuste, colorée, mécanique dans sa production, avec ses aplats larges et ses couleurs franches sur fond nacré. Hàng Trống est l'estampe de la ville — sophistiquée, picturale, unique dans chaque exemplaire grâce au travail du pinceau, avec ses teintes douces sur papier blanc. Kim Hoàng est le lien entre les deux — populaire comme Đông Hồ, artisanale comme Hàng Trống, mais reconnaissable entre toutes par ses fonds rouges éclatants et ses inscriptions poétiques en caractères Hán.
Comme le formule joliment la chercheuse Thu Hòa : « Kim Hoàng est la charnière entre les deux autres traditions. »
Conclusion : une renaissance qui n'attend que vous
L'histoire des estampes Kim Hoàng est, en miniature, l'histoire de la culture vietnamienne tout entière : millénaire, résiliente, capable de traverser les catastrophes et les oublis pour renaître plus forte. Soixante-dix ans de silence n'ont pas suffi à éteindre la beauté de ces images rouges.
Posséder une estampe Kim Hoàng aujourd'hui, c'est tenir dans ses mains le résultat d'un miracle culturel collectif — l'obstination d'une chercheuse, le savoir-faire de dizaines d'artisans, la mémoire d'un village, et la beauté intemporelle d'un art qui a décidé de continuer à vivre.
Découvrez notre sélection sur vietart.eu — et laissez entrer le rouge de Kim Hoàng dans votre vie.